On connaît le visage d’E.T. par cœur : le front large, les yeux immenses, le regard qui semble traverser les âges. On sait moins qu’il est né sous la main d’un sculpteur italien, et qu’un chat y est pour beaucoup. Derrière l’extraterrestre le plus attachant du cinéma, il y a Carlo Rambaldi, et près de lui, une petite complice à moustaches prénommée Kika.

Un artisan des monstres devenu magicien de l’émotion

Avant E.T., Carlo Rambaldi n’était pas un inconnu à Hollywood. Né en Italie en 1925, il s’était fait un nom dans les effets spéciaux mécaniques, ces créatures que l’on animait à la main, au câble et au levier, bien avant l’ère du numérique. Il avait travaillé sur le King Kong de 1976, signé la mécanique de la bouche de la créature d’Alien, et participé à Rencontres du troisième type, déjà pour Steven Spielberg. Plusieurs Oscars ont salué ce savoir-faire, dont celui des effets visuels pour E.T. en 1983.

Pourtant, quand Spielberg lui confie la création de son extraterrestre, l’enjeu est d’une autre nature. Il ne s’agit plus de faire peur. Il faut que le public pleure au moment des adieux, et croie à l’amitié entre un enfant et une créature venue d’ailleurs. Tout repose sur le regard, sur le visage. Rambaldi doit inventer une physionomie qui inspire la confiance dès la première seconde.

Kika, la muse à quatre pattes

C’est là qu’intervient le chat de la famille. Selon le documentaire Où est parti E.T. ? – L’enfance selon Spielberg, réalisé par Basile Roze et Émilie Valentin et diffusé sur France 5 en 2023, Rambaldi a dessiné le visage d’E.T. en s’inspirant de celui de Kika, le chat de sa famille. L’anecdote a de quoi ravir tous les amoureux des félins.

Et Kika n’est pas qu’une anecdote : le documentaire la montre à l’image. C’est une Himalayenne, une race reconnaissable entre toutes à son visage rond et aplati, son nez court et ses grands yeux ronds, souvent d’un bleu profond. Ceux qui connaissent le chat himalayen comprennent tout de suite pourquoi Rambaldi a pu y puiser son inspiration : ce regard large et expressif, posé sur un visage presque sans relief, est celui d’E.T. L’un des visages les plus célèbres de l’histoire du cinéma doit quelque chose à une chatte de salon, et pour une fois, on peut le vérifier de ses propres yeux.

Voici l’extrait du documentaire où l’on découvre Kika.

Un chat, mais aussi un génie

Un chat possède exactement ce que Rambaldi cherchait : un visage à la fois étranger et rassurant. Les expressions sont presque imperceptibles, et pourtant on y lit tout. Un chat ne sourit pas comme nous, mais il communique par un battement de paupières, une inclinaison de tête, un regard qui s’attarde. On ne comprend pas tout, et on s’attache quand même. C’est la définition d’E.T.

Kika n’a pourtant pas travaillé seule. Spielberg avait lui aussi son idée en tête : il avait proposé à Rambaldi une photo d’Albert Einstein, pour que la créature ait le regard profond et le front de ceux qui ont passé leur vie à réfléchir. D’un côté, la tête d’un génie ; de l’autre, le visage d’une chatte himalayenne. E.T. est né de ce mélange improbable, la sagesse du savant et la douceur d’un félin, et c’est sans doute pour cela qu’on lui prête à la fois de l’intelligence et de la tendresse. Qui a vécu avec un chat reconnaît tout de suite dans son regard quelque chose de familier, comme si on l’avait déjà croisé dans son salon.

Quand l’observation du quotidien nourrit la création

Cette histoire rappelle une vérité simple : les grands personnages naissent rarement d’une idée abstraite. Ils naissent d’un regard posé sur le monde proche. Rambaldi n’est pas allé chercher son modèle dans un traité d’anatomie extraterrestre. Il l’a trouvé sur le canapé, ou près de la fenêtre, dans le visage de celle qui partageait le quotidien de sa famille.

Une prouesse technique : treize personnes dans l’ombre

Le visage inspiré par Kika n’est que la moitié du miracle. L’autre moitié est technique. Sous sa peau, E.T. est un animatronique d’une sophistication rare pour l’époque. Le documentaire rappelle que la créature était animée par treize personnes dissimulées sur le côté du plateau, chacune pilotant une fonction : la bouche, les membres, les expressions. L’ensemble réagissait dans le même plan que les jeunes acteurs, sans trucage ni montage pour cacher les coutures.

C’est ce qui rend E.T. si vivant. Quand Elliott lui parle, il y a vraiment quelqu’un en face, dont les yeux répondent, hésitent et s’attendrissent. Les enfants du film jouent avec une vraie créature, et cela se voit à l’écran. Un chat qui nous regarde dans les yeux produit exactement cet effet : une présence réelle, impossible à feindre.

Une voix empruntée à la radio

Pour compléter le tableau, la voix d’E.T., ce mélange de souffle et de gravité, a été assurée, sans être créditée à l’époque, par Pat Welsh, actrice de feuilleton radiophonique. Le visage vient d’un chat, la mécanique d’un génie italien et la voix d’une comédienne de l’ombre. E.T. est un objet collectif, patiemment assemblé par des dizaines de mains, et pourtant il paraît d’un seul tenant.

Ce que Kika nous dit de nos propres chats

Cette histoire a une résonance particulière pour ceux qui partagent leur vie avec un félin. Elle suggère que notre chat n’est pas seulement un compagnon : il peut être une source d’inspiration. Combien d’écrivains ont travaillé avec un chat endormi sur leur bureau ? Combien d’artistes ont croqué, sans y penser, la courbe d’un dos ou l’éclat d’un œil ?

Rambaldi, lui, a transformé ce regard quotidien en légende. Des millions de spectateurs ont pleuré devant un visage qui doit quelque chose à une petite chatte de famille. Elle ne l’a jamais su, bien sûr, et n’aurait sans doute pas été impressionnée. Un chat sait déjà qu’il est le centre de l’univers.

En guise de conclusion

Carlo Rambaldi est parti en 2012, mais sa créature continue de nous faire lever les yeux vers le ciel. Et quelque part, dans ce regard immense et tendre, il reste un peu de Kika, mêlée à la sagesse d’Einstein. La prochaine fois que vous reverrez E.T. tendre son doigt lumineux, observez ses yeux : ce sont ceux d’un chat qui vous fixe en silence, certain que vous finirez par comprendre.

Pour aller plus loin : le documentaire Où est parti E.T. ? – L’enfance selon Spielberg (Basile Roze et Émilie Valentin, France 5, 2023), disponible en replay sur france.tv au moment de sa diffusion.