Ils sont aujourd’hui plus de 70 millions à ronronner dans les foyers américains, régnant en maîtres sur un tiers des foyers des États-Unis . Pourtant, avant le XVIe siècle, le continent nord-américain n’avait jamais entendu le miaulement d’un chat domestique. L’histoire de leur arrivée est une épopée maritime méconnue, mêlant conquistadors, tempêtes et compagnons à quatre pattes, récemment mise en lumière par des découvertes archéologiques sous-marines.
Un continent sans chat domestique
Avant l’arrivée des Européens, l’Amérique n’était pas dépourvue de félins. Des espèces sauvages comme les lynx, les pumas ou les jaguars parcouraient les vastes territoires du continent . Cependant, le chat domestique (Felis catus), celui qui partage le quotidien des humains, y était totalement inconnu. Les peuples autochtones, des Hurons aux Cheyennes, n’avaient pour compagnons que des chiens (arrivés bien plus tôt via le détroit de Béring), des dindes, ou parfois des animaux apprivoisés comme le lynx roux, mais jamais de petits félins domestiqués .
Il a fallu attendre les grandes expéditions maritimes européennes pour que la donne change. Si Christophe Colomb a peut-être emmené des chats dès 1492, les preuves tangibles de leur présence sont longtemps restées insaisissables . C’est finalement au fond des eaux troubles de la baie de Pensacola, en Floride, que la réponse a été exhumée.
Les passagers clandestins de l’Emanuel Point II
En 2006, des archéologues maritimes de l’université de West Florida ont fait une découverte capitale en explorant l’épave d’un galion espagnol, l’Emanuel Point II. Ce navire faisait partie d’une flotte de colonisation commandée par le conquistador Tristán de Luna y Arellano, qui avait quitté le Mexique en 1559 avec onze navires chargés de soldats, de colons et de provisions. Leur rêve de s’installer en Floride fut brisé par un ouragan dévastateur en septembre de la même année, qui envoya plusieurs vaisseaux par le fond .
Parmi les objets et ossements retrouvés à quatre mètres de profondeur, gisaient les restes de deux chats : un adulte et un juvénile. Une étude publiée dans la revue American Antiquity a confirmé qu’il s’agissait des plus anciens restes de chats domestiques jamais découverts sur le territoire actuel des États-Unis . Les analyses isotopiques et génétiques ont révélé leur ascendance européenne, faisant d’eux les premiers ambassadeurs officiels de l’espèce sur le sol nord-américain.
Chasseurs de rats… et animaux de compagnie
Mais pourquoi ces félins se trouvaient-ils à bord ? La réponse est simple : la lutte contre les nuisibles. À une époque où les traversées duraient des semaines, les cales des navires regorgeaient de denrées (grains, biscuits, viande salée) qui attiraient invariablement rats et souris. Ces rongeurs menaçaient les vivres et propageaient des maladies. Les chats, chasseurs naturels, discrets et autonomes, étaient la solution idéale . Leur présence à bord était d’ailleurs si courante que dès le XIIIe siècle, des textes de droit maritime européen mentionnaient leur utilité. Au XVIIe siècle, le ministre français des Colonies, Jean-Baptiste Colbert, ira même jusqu’à obliger chaque capitaine de navire à avoir au moins trois ou quatre chats à bord en partant de France .
Pourtant, l’analyse des ossements de l’Emanuel Point II a livré un secret plus intime. En étudiant les isotopes d’azote et de carbone dans le collagène des os du chat adulte, les chercheurs ont découvert que son régime alimentaire n’était pas composé principalement de rongeurs, mais de protéines comme le poisson, le porc et la volaille . En d’autres termes, ce chat ne se contentait pas de chasser sa nourriture dans la cale ; il partageait le repas de l’équipage. Cette découverte est une preuve touchante que, au-delà de leur rôle utilitaire, ces animaux étaient traités avec une certaine affection, considérés comme des membres de l’équipage ou des mascottes porte-bonheur .
La conquête progressive d’un continent
Si l’épave de Pensacola offre la preuve la plus ancienne de l’arrivée des chats sur le continent, leur diffusion fut progressive. Dès le début du XVIIe siècle, on trouve des traces de leur présence en Nouvelle-France. Le premier chat serait arrivé à Québec en 1615, amené par le père récollet Le Caron . Pour les peuples autochtones, la rencontre avec cet animal fut une source d’étonnement et de fascination. Le missionnaire Gabriel Sagard rapporte ainsi qu’un chef huron à qui l’on avait offert un chat était émerveillé de voir qu’il répondait quand on l’appelait .
Dans les colonies anglaises de Jamestown, en Virginie, les preuves sont plus macabres. Les récits de la terrible famine du début du XVIIe siècle mentionnent que les colons, désespérés, en sont venus à consommer la viande de leurs chiens et de leurs chats . Loin d’être anecdotiques, ces témoignages confirment indirectement la présence établie du chat dans les foyers.
Peu à peu, le chat s’est imposé comme un auxiliaire indispensable dans les granges et les habitations, protégeant les récoltes des rongeurs. Ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle qu’il acquiert pleinement le statut d’animal de compagnie à part entière en Amérique coloniale .
Conclusion
Ainsi, les premiers chats d’Amérique n’étaient ni des explorateurs intrépides descendant de leurs montagnes, ni des créatures magiques issues des légendes indigènes. Ils étaient de modestes matelots, embarqués sur des galions espagnols ou des navires français, dont la mission première était de chasser les rats. Les deux squelettes retrouvés dans l’épave floridienne, figés dans la vase depuis 1559, racontent bien plus qu’un simple naufrage. Ils symbolisent le début d’une longue cohabitation et rappellent que, des cales sombres des conquistadors aux canapés confortables d’aujourd’hui, la conquête du Nouveau Monde par les chats fut aussi silencieuse qu’irrésistible.






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