Il y a dans les rues de New York une institution que les guides touristiques ne mentionnent jamais, mais que tout New-Yorkais connaît par cœur : le *bodega cat*. Perché sur un comptoir entre deux paquets de chips et une caisse de bière, affalé sur une pile de journaux ou tapi dans l’arrière-boutique comme un petit souverain indifférent au chaos qui l’entoure, ce chat d’épicerie est bien plus qu’un animal de compagnie. Il est une figure de quartier, un repère humain dans une ville qui va trop vite. Et il est, techniquement, illégal.
Les bodegas, bien plus que des épiceries
Pour comprendre le phénomène, il faut d’abord comprendre ce qu’est une *bodega*. Le mot vient de l’espagnol et désigne littéralement un entrepôt ou une cave à vin. À New York, il désigne ces petites épiceries de quartier ouvertes tard le soir — parfois toute la nuit — qui vendent de tout : sandwichs, café, cigarettes, médicaments, billets de loterie, bières. Les bodegas ont été fondées dans les années 1950 et 1960 par des immigrants portoricains et dominicains qui voulaient servir les travailleurs de nuit et les habitants des quartiers populaires. Au fil des décennies, Yéménites, Égyptiens, Pakistanais et Indiens ont pris leur place derrière le comptoir, mais le nom *bodega* est resté, ancré dans le vocabulaire new-yorkais au même titre que le bagel ou le yellow cab.
Ces commerces sont des piliers de la vie de quartier. On y entre pour acheter du lait à minuit, pour demander un conseil au propriétaire qu’on connaît depuis dix ans, pour se réchauffer en hiver. Et on y croise, très souvent, un chat.
Des gardiens à quatre pattes
La présence des chats dans ces épiceries n’est pas un caprice : c’est une nécessité pratique. New York est une ville infestée de rongeurs, et les bodegas, avec leurs stocks de nourriture et leurs espaces de stockage mal isolés, sont des cibles de choix pour les rats et les souris. Un chat est une solution naturelle, efficace et silencieuse. Sa seule présence — l’odeur qu’il dégage, les traces qu’il laisse — suffit souvent à dissuader les rongeurs de s’installer. Et quand la dissuasion ne suffit pas, il chasse.
« Simba est très important pour nous car il empêche les rongeurs d’entrer dans le magasin », explique Austin Moreno, employé d’une épicerie de Manhattan. Il ajoute que l’animal joue aussi un rôle inattendu d’attractivité commerciale : « Les gens entrent souvent pour demander comment il s’appelle. Récemment, des petites filles l’ont vu pour la première fois. Maintenant, elles viennent tous les jours. »
Ce double rôle — chasseur de nuisibles et mascotte du quartier — est au cœur de la relation entre les épiciers new-yorkais et leurs félins. Les chats ne sont pas de simples animaux de compagnie : ce sont des employés, des collègues de travail, des membres de l’équipe. Et comme tout bon employé, ils ont leur personnalité, leurs habitudes, leurs fans.
Une présence illégale, mais tolérée
Le paradoxe des *bodega cats* est là, entier : ils sont partout, et ils sont interdits. La réglementation sanitaire new-yorkaise est claire — les animaux vivants sont prohibés dans les commerces alimentaires, sous peine d’amendes allant de 200 à 350 dollars. Pour le Département de santé de la ville, leur présence constitue une infraction mineure aux normes sanitaires, passible d’une amende — au même titre qu’un réfrigérateur mal réglé ou un sol endommagé. Pourtant, on estime qu’entre 30 et 40 % des quelque 10 000 bodegas de New York hébergent au moins un chat.
Pourquoi les épiciers prennent-ils ce risque ? Parce qu’une infestation de rongeurs est elle-même passible d’une amende de 300 dollars, et que le chat, au fond, est une solution moins coûteuse et plus humaine. Et parce que personne, ni les inspecteurs sanitaires ni les habitants du quartier, n’a vraiment envie d’expulser le chat du coin.
Cette tolérance informelle a longtemps suffi. Mais la question de la légalisation est désormais posée officiellement.
Vers une légalisation ?
C’est un homme qui a fait basculer le débat dans la sphère publique : Dan Rimada. Pendant la pandémie de Covid-19, ce trentenaire new-yorkais a commencé à photographier les chats des bodegas et à publier ses clichés sur Instagram, sous le compte « Bodega Cats of New York« . « Ils sont partie intégrante du tissu urbain et c’est une histoire importante à raconter », dit-il. Le compte a explosé, attirant des milliers d’abonnés aux quatre coins du monde.
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Fort de ce succès, Rimada a lancé une pétition pour la légalisation des *bodega cats*, qui a récolté près de 14 000 signatures. Inspiré par cette mobilisation, le conseiller municipal Keith Powers a proposé en 2025 un texte de loi visant à protéger les propriétaires de chats d’épicerie des sanctions, tout en imposant des conditions de bien-être animal : vaccins obligatoires, stérilisations gratuites proposées par la ville, et accès à de la nourriture, de l’eau et des soins vétérinaires.
La proposition ne fait pas l’unanimité. Certaines associations de protection animale s’inquiètent que la légalisation ne serve de prétexte à des conditions de vie dégradées — des chats confinés en cave, mal nourris, exploités pour leurs portées. D’autres craignent de perdre un levier de pression sur les épiciers récalcitrants. Le débat est ouvert.
Des stars de la culture populaire
Ce qui est certain, c’est que les *bodega cats* ont depuis longtemps dépassé le simple statut d’animal utile. Ils sont devenus des icônes culturelles, des symboles de ce New York authentique et populaire que la gentrification menace d’effacer.
Sur les réseaux sociaux, des comptes entiers leur sont dédiés. Sur TikTok, la comédienne Michelladonna produit des vidéos mettant en scène des *bodega cats* qui ont accumulé des millions de vues. En 2019, Saturday Night Live leur a rendu hommage avec un sketch parodiant la comédie musicale *Cats*. Cette même année, le vol d’un *bodega cat* dans une épicerie de Kips Bay avait mobilisé tout un quartier et fait la une du *New York Times*. Un chat volé, des voisins en colère, une ville entière qui suit l’affaire : difficile de mieux illustrer la place que ces animaux occupent dans le cœur des New-Yorkais.
En 2026, un livre photo consacré aux *bodega cats* de tous les arrondissements est annoncé pour l’automne. Un livre, après les pétitions, les projets de loi et les millions de likes. Le chat d’épicerie est devenu, à sa façon nonchalante et typiquement féline, un personnage de l’histoire de New York.
L’âme du quartier, sur quatre pattes
Dans une ville où tout change à toute vitesse, où les commerces ferment et où les loyers chassent les habitants d’un quartier à l’autre, le *bodega cat* est une constante. Il est là, imperturbable, sur son comptoir ou sa fenêtre ensoleillée, indifférent aux touristes qui le photographient et attentif aux habitués qu’il reconnaît. Il est le lien discret entre les générations, entre les communautés, entre les gens qui achètent leur café du matin et ceux qui rentrent à l’aube.
Ce n’est pas rien, dans une ville aussi grande et aussi solitaire que New York. Un chat sur un comptoir, c’est une invitation à ralentir, à échanger deux mots, à appartenir quelque part. C’est peut-être pour ça que personne, au fond, ne veut vraiment les chasser.






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