Au Japon, il existe une tradition aussi insolite qu’attachante : confier la direction d’une gare à un chat. Début janvier 2026, cette tradition a pris un nouveau visage avec l’intronisation officielle de Yontama, une chatte tricolore, au poste de chef de gare de la station Kishi, dans la préfecture de Wakayama. Retour sur une histoire qui mêle sauvetage économique, tourisme et amour inconditionnel des Japonais pour les chats.

Une tradition née du désespoir en 2007

Yontama chef de gare

Pour comprendre l’histoire de Yontama, il faut remonter à 2004. La Wakayama Electric Railway, qui exploite la ligne Kishigawa, traverse alors de graves difficultés financières. Pour réduire les coûts, la compagnie supprime des postes dans plusieurs gares de la ligne, dont celle de Kishi, menacée de fermeture pure et simple. Face à la mobilisation des habitants, qui tiennent à conserver leur petite gare de campagne, le manager local Toshiko Koyama a une idée pour le moins originale : nommer chef de gare la chatte calicot qui vit aux abords de la station depuis sa naissance, en 1999.

C’est ainsi qu’en janvier 2007, Tama reçoit officiellement son titre, accompagné d’une casquette de chef de gare taillée sur mesure. Le pari est un succès retentissant. Le président de la compagnie ferroviaire, Mitsunobu Kojima, tombe sous le charme de la petite chatte et fait d’elle le visage de toute la ligne. Tama devient rapidement une célébrité nationale : son bureau, installé dans une ancienne billetterie, est équipé d’une litière et d’un couchage, et son salaire est versé… en nourriture pour chats et friandises. Grâce à elle, la fréquentation de la ligne explose et la gare de Kishi échappe à la fermeture. Une flotte de trains est même repeinte avec des oreilles et des moustaches pour ressembler à un visage félin.

Une lignée de chats-chefs de gare

À la mort de Tama en 2015, plus de 3 000 personnes assistent à une cérémonie d’hommage dans un sanctuaire shintoïste près de la gare. Loin de s’arrêter là, la tradition se perpétue. Nitama (« Tama Deux ») prend le relais et devient à son tour chef de gare, épaulée pendant plusieurs années par un jeune assistant nommé Yontama, alors âgé de cinq ans et affecté à la gare voisine d’Idakiso.

Une autre lignée voit également le jour : Sun-tama-tama, initialement pressentie comme héritière de Tama, est envoyée s’entraîner à Okayama. Mais son père adoptif temporaire s’attache tant à elle qu’il refuse de la laisser repartir. Elle devient finalement directrice par intérim du musée du tramway électrique d’Okayama, preuve que la tradition des chats-fonctionnaires ferroviaires a essaimé bien au-delà de Kishi.

Yontama, nouvelle chef de gare officielle

Après le décès de Nitama en novembre 2025, la Wakayama Electric Railway organise une cérémonie officielle début janvier 2026 pour introniser Yontama comme troisième chef de gare de Kishi. L’événement ne manque pas de solennité : des employés en uniforme, des photographes et de nombreux fans se déplacent pour assister à la remise d’une médaille gravée autour du cou de la chatte, symbole de sa nouvelle fonction. Une nouvelle recrue est également présentée à cette occasion : le chaton Rokutama, destiné à devenir apprenti et à assurer la relève.

Depuis cette nomination, Yontama connaît une notoriété fulgurante sur les réseaux sociaux. Des vidéos la montrant installée derrière une vitre, observant les voyageurs avec un calme olympien, ou se laissant caresser par des touristes enthousiastes, cumulent des millions de vues sur TikTok, Instagram et X. Les internautes s’amusent de son flegme, la qualifiant plaisamment de « moins stressée que n’importe quel salarié humain ». Certains visiteurs affirment même vouloir se rendre à Wakayama uniquement pour rencontrer la désormais célèbre employée à quatre pattes.

Pourquoi les chats fascinent-ils autant le Japon ?

L’histoire de Tama et de ses héritières illustre une fascination bien plus large des Japonais pour les félins. Le pays compte plusieurs îles surnommées « îles aux chats », où les félins sont parfois plus nombreux que les habitants, et de nombreux sanctuaires shintoïstes ou bouddhistes leur sont dédiés. Dans la culture populaire japonaise, le chat est associé à la chance et à la prospérité, à l’image du maneki-neko, cette figurine à la patte levée que l’on trouve à l’entrée de nombreux commerces.

Tama, puis Nitama et aujourd’hui Yontama, incarnent en quelque sorte un maneki-neko grandeur nature : des chats venus, contre toute attente, sauver une ligne de chemin de fer menacée de disparition. Leur succès dépasse largement le cadre du folklore : il s’agit d’un véritable cas d’école en matière de tourisme local, régulièrement cité comme exemple de la manière dont une mascotte bien choisie peut redonner vie à un territoire rural en déclin démographique.

Une gare devenue destination touristique

Aujourd’hui, la gare de Kishi n’est plus une simple halte ferroviaire : c’est une destination à part entière. Les quais et les couloirs menant à la ligne Kishigawa sont décorés de fresques représentant Tama et ses successeurs dans des poses variées, tandis que des empreintes de pattes guident les visiteurs au sol. La gare centrale de Wakayama elle-même rend hommage à la lignée féline avec une décoration dédiée.

Pour les voyageurs de passage dans la région, une visite à la gare de Kishi permet ainsi de conjuguer découverte du Japon rural, patrimoine ferroviaire et rencontre avec l’une des chattes les plus célèbres du pays. Beaucoup complètent leur excursion par une halte gourmande dans la région de Wakayama, réputée notamment pour ses ramen.

Une tradition amenée à durer

Avec l’arrivée du chaton Rokutama en apprentissage, la Wakayama Electric Railway semble déterminée à perpétuer cette tradition unique en son genre, née presque par hasard en 2007 pour sauver une gare de la fermeture. Près de vingt ans plus tard, l’histoire de Tama et de ses descendantes demeure un symbole fort : celui d’un petit chat de gare capable, à sa manière, de changer le destin d’une ligne ferroviaire entière — et de continuer à faire sourire des millions de personnes à travers le monde.