Dans l’espace, personne ne vous entend crier. Mais personne ne vous entend miauler non plus. C’est pourtant ce que semblait ignorer l’équipage du Nostromo, ce cargo spatial au cœur du chef-d’œuvre de Ridley Scott sorti en 1979. Car à bord du vaisseau hanté par l’une des créatures les plus terrifiantes du cinéma, un passager bien particulier a traversé l’horreur avec une nonchalance désarmante : Jones, le chat roux. Connu aussi sous le surnom de Jonesy, ce matou américain à poil court est le chat de bord du Nostromo, et il est aujourd’hui considéré comme l’une des figures les plus emblématiques de toute la saga Alien.

Sigourney Weaver dans Alien, le huitième passager.© 20th Century Studios

Un chat à bord : une tradition ancestrale

Sa présence à bord d’un vaisseau spatial n’a rien d’absurde si l’on replace cela dans une tradition bien réelle. Sans doute inspiré par la coutume des marins d’antan, qui embarquaient souvent sur leurs navires un chat destiné à chasser la vermine et ainsi protéger les rations, Ridley Scott fait figurer aux côtés des équipiers du Nostromo ce petit félin roux. À bord du Nostromo, Jones remplit donc une fonction à la fois pratique et affective. Officiellement chargé de contrôler les rongeurs, il sert également de source de détente et de divertissement pour l’équipage lors des longs voyages spatiaux. Il est avant tout le compagnon d’Ellen Ripley, l’héroïne incarnée par Sigourney Weaver.

Quatre chats pour un seul rôle

Derrière ce personnage attachant se cache en réalité un travail d’équipe bien orchestré. Comme souvent au cinéma, Jones n’est pas joué par un seul animal, mais par plusieurs acteurs félins à l’apparence très similaire — quatre en l’occurrence. Ces quatre chats ont été dressés par l’agence Animals Unlimited pour assurer une continuité convaincante à l’écran. Le résultat est bluffant : Jones semble habiter le vaisseau avec une aisance naturelle, parcourant les couloirs, mangeant avec l’équipage, surgissant au détour d’un conduit.

Ce travail ne s’est cependant pas poursuivi sans accroc dans la suite de la franchise. Dans Aliens (1986), les chats jouant Jones sont beaucoup plus grands, créant un léger problème de cohérence visuelle. James Cameron, réalisateur du second opus, a d’ailleurs expliqué en commentaire audio que pour obtenir un sifflement convaincant de la part du chat acteur, l’équipe lui a présenté un autre chat.

Un rôle clé dans l’intrigue

Si Jones peut sembler n’être qu’une mascotte décorative, son rôle dans le récit est en réalité bien plus structurant qu’il n’y paraît. Jones est indirectement responsable de la mort de Brett : lorsque l’équipage déploie des détecteurs de mouvement pour localiser l’alien, ceux-ci détectent Jones, qui prend la fuite. Brett est alors chargé de le retrouver et de le sécuriser ; dans ce processus, l’alien prend Brett en embuscade, et Jones assiste, impassible, à la scène tandis que la créature entraîne le corps dans les conduits d’aération.

Ce comportement — être à la fois présent et indifférent à l’horreur — est l’une des caractéristiques les plus fascinantes du personnage. Lorsque l’alien commence à traquer les occupants du vaisseau, Jones ne semble pas l’intéresser outre mesure, très probablement parce que sa biologie le rend impropre à la reproduction du xénomorphe. Il survit ainsi à l’ensemble des événements sans la moindre égratignure — ce que ne peuvent pas dire les membres humains de l’équipage.

La scène du regard : un moment culte

L’une des séquences les plus commentées impliquant Jones est celle où Ripley, porteuse du félin dans sa caisse de transport, se retrouve face à face avec le xénomorphe dans les coursives du Nostromo. Alors que Ripley est contrainte d’abandonner Jones face à l’alien, la créature, bien que visiblement distraite par le chat, ne l’attaque pas. Jones, dans sa caisse, toise la créature avec ce qui ressemble à une indifférence royale. Cette scène est restée gravée dans la mémoire collective comme un symbole parfait de la nature insondable du chat.

Les théories des fans

La survie inexpliquée de Jones et son comportement particulier tout au long du film ont alimenté de nombreuses théories parmi les admirateurs de la saga. La première grande théorie des fans est que Jones serait une sorte d’alter ego de Ridley Scott dans le film. Jones est le seul personnage capable de se déplacer librement dans le vaisseau et donc dans le récit, sans être contraint par les portes et les barrières que les personnages humains passent leur temps à verrouiller et déverrouiller. Selon cette lecture, Jones incarne le regard du metteur en scène, omniscient et mobile.

Une autre théorie, plus sombre, suggère que Jones serait complice du xénomorphe, l’aidant à éliminer l’équipage. Elle est étayée par la présence du chat dans presque chaque scène où apparaît l’alien. Enfin, la théorie la plus fantasque propose un croisement avec l’univers Marvel, suggérant que Jones serait un Flerken — ces créatures ressemblant à des chats mais abritant des dimensions parallèles dans leur gueule, comme Goose dans Captain Marvel.

Un survivant pour l’éternité

À la fin du film, Ripley enregistre un dernier message vocal expliquant la destruction du Nostromo et la perte de l’équipage, puis entre en biostase avec Jones pour le voyage de retour vers la Terre. Cette conclusion est riche de sens : dans un film où l’humanité est réduite à néant, c’est un chat qui accompagne la seule survivante. Jones apparaît ensuite brièvement au début d’Aliens (1986), où Ripley le met en sécurité avant de repartir affronter d’autres extraterrestres.

Son héritage culturel ne s’arrête pas là. En 2018, Jones devient le héros d’une bande dessinée illustrée intitulée Jonesy: Nine Lives on the Nostromo, qui raconte les événements du film depuis le point de vue du chat. Jones a également été décrit comme « l’un des chats les plus aimés du cinéma d’horreur » et figure dans la liste des quinze meilleurs chats de cinéma de tous les temps selon le magazine Insider, qui le qualifie simplement de « survivant ».

Conclusion

Jones n’est pas simplement un accessoire mignon dans un film de science-fiction horrifique. Il est le symbole d’une survie tranquille face à l’indicible, le témoin silencieux d’une tragédie, et peut-être même, selon certains, le personnage le plus libre du Nostromo. Son existence dans le script est d’ailleurs le fruit d’une réécriture : ce sont les producteurs Gaven Giler et Walter Hill qui ont ajouté Jonesy au scénario original. Un ajout qui s’est avéré inoubliable. Dans un univers où règne la terreur absolue, ce petit chat roux nous rappelle que la vie, sous toutes ses formes, trouve toujours un chemin pour continuer.